Ce n’est pas une réponse juridique ordinaire. Le 3 août 2026, OpenAI a publié des échanges privés et des courriels pour accuser publiquement Apple de s’être trompée dans le procès qui oppose désormais les deux entreprises. Le titre ne cherche même pas la neutralité : « Apple is getting this wrong ».
Cette offensive intervient moins d’un mois après une plainte spectaculaire déposée par Apple. Le fabricant de l’iPhone affirme que d’anciens salariés ont emporté ou recherché des secrets industriels au bénéfice du futur appareil d’OpenAI. La société de Sam Altman répond que le récit d’Apple repose en partie sur une erreur d’identité, une conversation téléphonique qui n’a jamais eu lieu et des accès informatiques mal révoqués.
Les documents rendus publics fragilisent certains éléments de la chronologie avancée par Apple. Ils ne suffisent pourtant pas à faire disparaître les accusations les plus graves. Certains messages peuvent même être lus dans les deux sens. C’est précisément ce qui rend cette bataille importante : derrière la communication d’Apple et d’OpenAI, un juge devra distinguer l’expérience professionnelle légitime, les défaillances de sécurité et l’éventuel détournement de secrets commerciaux.
OpenAI transforme le procès en affrontement public
Apple a saisi le 10 juillet le tribunal fédéral du district nord de Californie. Le dossier Apple Inc. v. Liu et al., enregistré sous le numéro 5:26-cv-07078, vise OpenAI, sa structure matérielle io Products, Chang Liu et Tang Yew Tan, généralement appelé Tang Tan. Apple invoque notamment le Defend Trade Secrets Act, la loi fédérale américaine sur les secrets commerciaux, ainsi que des obligations contractuelles de confidentialité.
À ce stade, il s’agit d’accusations civiles non jugées. Aucune décision n’établit qu’OpenAI ou les deux anciens salariés ont détourné une technologie d’Apple. La plainte donne néanmoins une dimension concrète à une rivalité jusqu’ici entourée de rumeurs : OpenAI prépare un appareil grand public et Apple estime que ce projet a pu bénéficier d’informations obtenues illégalement.
La réponse publiée par OpenAI change surtout le terrain du conflit. Au lieu d’attendre ses écritures devant le tribunal, l’entreprise expose une partie des pièces au public, choisit ses extraits et attaque la crédibilité de la procédure suivie par Apple. Cette stratégie peut influencer la perception de l’affaire, mais une page d’entreprise n’obéit pas aux mêmes règles qu’un dossier soumis à la contradiction judiciaire.
Ce qu’Apple reproche réellement à OpenAI
La plainte ne porte pas sur le code de ChatGPT ni sur les modèles d’intelligence artificielle. Elle concerne le matériel, sa conception, sa fabrication et les méthodes utilisées pour recruter des spécialistes capables de transformer l’IA en produit physique.
Un accès informatique maintenu après le départ de Chang Liu
Chang Liu a travaillé environ huit ans comme ingénieur systèmes électriques chez Apple avant de rejoindre OpenAI en janvier 2026. Selon Apple, il aurait conservé un ordinateur professionnel, découvert qu’un défaut d’authentification lui permettait encore d’atteindre un espace de stockage interne, puis consulté et téléchargé des fichiers confidentiels à plusieurs reprises après son départ.
La plainte évoque notamment une compilation de plus de mille pages et des documents relatifs à la fabrication ou au test de cartes électroniques multicouches. Apple soutient aussi que Liu aurait conseillé une salariée sur la manière de copier des fichiers sans attirer l’attention de l’équipe de sécurité. Ces allégations sont détaillées dans le document initial de la plainte, mais elles restent à prouver.
L’existence d’un accès résiduel ne suffit pas, à elle seule, à établir un détournement. Il faut encore déterminer quels fichiers ont été ouverts, pour quelle raison, où ils ont été transférés et s’ils ont été utilisés par OpenAI. À l’inverse, le fait qu’Apple ait oublié de couper un accès ne transformerait pas automatiquement toute consultation postérieure en usage autorisé.
Des entretiens d’embauche accusés de devenir des collectes d’informations
Apple vise également Tang Tan, ancien responsable du design produit de l’iPhone et de l’Apple Watch, passé chez OpenAI après vingt-quatre ans à Cupertino. L’entreprise lui reproche d’avoir interrogé des candidats encore employés par Apple sur des projets non annoncés et d’avoir demandé à certains d’apporter des composants physiques lors d’entretiens de type « show and tell ».
La plainte décrit aussi des présentations techniques, des fichiers de conception, des prototypes et des questions sur des fournisseurs. Apple affirme enfin qu’un partenaire industriel aurait appliqué pour OpenAI une technique confidentielle de finition du métal réservée à ses produits.
Ces affirmations sont potentiellement plus dangereuses pour OpenAI que le seul cas d’un accès informatique mal révoqué. Elles cherchent à démontrer un système, pas une faute isolée : recrutement, fournisseurs et méthodes de production auraient servi à raccourcir la route vers un appareil concurrent. L’Associated Press souligne toutefois que l’affaire en est au stade de la plainte et qu’aucune responsabilité n’a encore été établie.
L’erreur de courriel qui affaiblit le récit d’Apple
OpenAI concentre une partie de sa riposte sur les échanges de février 2026. Apple avait déclaré avoir alerté l’entreprise et ne pas avoir obtenu de réponse. Les courriels publiés le 3 août montrent une séquence plus embarrassante.
Un avocat extérieur d’Apple a envoyé au directeur juridique d’OpenAI un message le remerciant pour un appel et une proposition de coopération. Le destinataire a répondu qu’aucune conversation de ce type n’avait eu lieu. L’avocat a ensuite reconnu que ce courriel était destiné à une autre personne et qu’il avait répondu au mauvais fil. OpenAI soutient que deux noms asiatiques ont été confondus et qu’Apple n’a jamais exposé à son directeur juridique les accusations précises finalement déposées cinq mois plus tard.
Sur ce point, les pièces publiées par OpenAI apportent un élément vérifiable : le courriel décrivant l’appel a bien été envoyé par erreur, puis corrigé. Elles remettent donc en cause une présentation trop simple selon laquelle OpenAI aurait ignoré une sollicitation parfaitement adressée et clairement formulée.
Cette maladresse ne décide cependant pas du fond. Un avocat qui se trompe de destinataire ne prouve ni que les fichiers n’ont pas été consultés, ni qu’OpenAI a développé son matériel indépendamment. L’erreur peut peser sur la crédibilité de la chronologie et sur l’argument d’urgence avancé par Apple ; elle ne tranche pas l’origine des technologies contestées.
Les iMessages d’OpenAI sont moins favorables qu’ils n’en ont l’air
La publication d’OpenAI reproduit aussi une longue série de messages entre Chang Liu et plusieurs salariés d’Apple. L’entreprise insiste sur les passages où d’anciens collègues demandent à Liu de les aider à retrouver des fichiers ou de rafraîchir leur mémoire sur un sujet technique. Elle en déduit qu’Apple ne peut pas présenter tout contact postérieur au départ comme une extraction unilatérale au profit d’OpenAI.
Ces échanges révèlent surtout un processus de départ anormalement poreux. Le compte iCloud de Liu reste connecté sur un appareil, des fichiers sont transférés par AirDrop et les discussions techniques continuent après sa sortie officielle. Pour une entreprise qui protège ses projets par un cloisonnement strict, cette continuité pose une question de gouvernance : pourquoi les appareils, sessions, partages et droits d’accès n’ont-ils pas été neutralisés immédiatement ?
Mais la lecture complète est plus ambiguë que le résumé d’OpenAI. Dans un échange de mars, Liu pose une question technique précise et reçoit des indications sur l’emplacement de fichiers internes et les personnes à contacter. Un participant répond alors que la situation est « hautement irrégulière » et demande à être retiré de la conversation. D’autres messages concernent la copie de dossiers personnels et partagés avant ou juste après le départ.
Autrement dit, ces pièces peuvent soutenir deux récits opposés. OpenAI y voit la preuve qu’Apple continuait elle-même à solliciter un ancien expert et gérait mal ses accès. Apple peut y voir la confirmation que des informations sensibles circulaient au-delà de la frontière de l’emploi. Sans les journaux complets, les fichiers concernés et le contexte des appareils, les captures ne permettent pas de choisir définitivement entre les deux.
Le vrai enjeu est la provenance du futur appareil IA
Le procès devient stratégique parce qu’OpenAI ne se contente plus de fournir des modèles et un chatbot. En 2025, l’entreprise a annoncé le rapprochement avec io Products, la société matérielle cofondée par Jony Ive et plusieurs anciens cadres d’Apple, dans une opération valorisée autour de 6,5 milliards de dollars. L’objectif est de créer une nouvelle famille de produits conçus pour l’intelligence artificielle.
Le produit reste largement secret. OpenAI parle d’une nouvelle manière d’interagir avec l’IA, au-delà des interfaces traditionnelles. Sa directrice financière Sarah Friar a indiqué au printemps à l’Associated Press qu’un appareil grand public devait arriver vers la fin de 2026. Cette échéance donne à une éventuelle mesure provisoire une importance considérable.
Apple demande au tribunal d’empêcher l’utilisation ou la divulgation de ses secrets et de faire restituer les informations contestées. Une injonction ciblée pourrait imposer la mise à l’écart de certains documents, collaborateurs, fournisseurs ou procédés le temps de l’enquête. Elle ne signifierait pas nécessairement l’arrêt total du projet, mais pourrait obliger OpenAI à démontrer, composant par composant, que ses choix ont une origine indépendante.
Cette traçabilité est le cœur pratique du dossier. Pour convaincre, OpenAI devra pouvoir produire l’historique de ses prototypes, les sources de chaque décision de conception, les droits d’accès internes, les échanges avec les fournisseurs et les contrôles appliqués aux nouveaux employés. Apple devra, de son côté, identifier précisément ses secrets, prouver qu’ils étaient réellement protégés et relier leur acquisition à un usage ou à une menace d’usage chez son concurrent.
D’anciens partenaires devenus rivaux directs
Le contraste avec 2024 est saisissant. Apple et OpenAI avaient alors noué un partenariat pour intégrer ChatGPT à l’iPhone lorsque Siri ne pouvait pas répondre à certaines demandes. La plainte précise que cet accord commercial séparé n’est pas directement en cause.
Depuis, l’équilibre a changé. Apple a renforcé sa stratégie d’IA et cherche à conserver le contrôle de l’interface principale de ses appareils. OpenAI, de son côté, ne veut plus dépendre entièrement des systèmes d’exploitation, des boutiques d’applications et des appareils conçus par d’autres. Un objet signé Jony Ive pourrait donner à ChatGPT une présence physique et un accès direct à l’utilisateur.
Le conflit porte donc aussi sur la prochaine porte d’entrée de l’informatique personnelle. Si l’assistant devient plus important que l’écran d’accueil, celui qui contrôle l’appareil, les capteurs et les autorisations contrôle une part décisive de l’expérience. Apple défend vingt ans de savoir-faire industriel ; OpenAI tente de transformer sa domination logicielle en nouvelle catégorie de produit.
Ce dossier rappelle une règle simple aux entreprises technologiques
Indépendamment de l’issue judiciaire, les documents exposent un problème courant : le départ d’un salarié ne se résume pas à désactiver une adresse électronique. Les droits peuvent survivre dans un stockage cloud, un appareil oublié, une session personnelle, un dossier partagé, une clé d’authentification ou la mémoire d’un fournisseur.
Une procédure sérieuse doit recenser les appareils, révoquer les sessions et jetons, contrôler les partages, vérifier les téléchargements récents et documenter la restitution des informations. L’employeur qui recrute doit également isoler les connaissances confidentielles de l’expérience générale du candidat. Demander comment résoudre un problème connu n’est pas équivalent à réclamer un plan interne, un prototype ou le nom confidentiel d’un projet.
Dans les métiers de l’IA et du matériel, cette séparation devient difficile parce que les équipes circulent entre un petit nombre d’entreprises. La compétence d’un ingénieur vient précisément de ce qu’il a appris. Le droit des secrets commerciaux ne peut pas interdire d’utiliser ses capacités générales ; il peut en revanche protéger une information identifiable, tenue secrète et obtenue dans des conditions contestables.
La communication est spectaculaire, la preuve reste à construire
OpenAI a marqué un point en démontrant que la prise de contact de février était moins solide que ne le suggérait le premier récit d’Apple. Elle met aussi en lumière des failles manifestes dans la gestion du départ de Chang Liu. Mais publier des messages choisis ne réfute pas automatiquement les accusations relatives aux téléchargements, aux entretiens, aux composants physiques ou aux fournisseurs.
Apple dispose d’allégations détaillées, mais une plainte reste la version d’une partie. Il lui faudra montrer que les secrets invoqués existent juridiquement, qu’ils ont été protégés et qu’OpenAI les a acquis, utilisés ou menacés d’usage. OpenAI devra produire davantage qu’un démenti : une chaîne de provenance crédible pour son programme matériel.
La prochaine étape décisive ne se jouera donc pas sur un titre de blog, aussi mordant soit-il. Elle se jouera dans les journaux d’accès, les appareils saisis, les dépôts de conception, les messages complets et les contrats de fournisseurs. Le duel Apple vs OpenAI ne dira pas seulement qui a raison sur quelques fichiers : il peut déterminer si le premier appareil IA d’OpenAI arrivera avec une origine incontestable, avec du retard, ou sous la surveillance étroite d’un tribunal.
Références
- OpenAI — Apple is getting this wrong
- Plainte Apple Inc. v. Liu et al. — document PDF
- Dossier public Apple Inc. v. Liu et al. — Justia
- Associated Press — Apple files lawsuit accusing OpenAI of stealing trade secrets
- Axios — Litigation could pause OpenAI device plan

